Parmi mes processus artistiques il y a quelque chose qui s’inscrit profondément dans ma démarche, c’est d’aller prendre littéralement des « bains de nature ». J’aime partir à pied depuis mon atelier et laisser mes pensées s’éroder au fil de mes pas. La mise en mouvements du corps libère les idées coincées ici et là, stockées de façon bien souvent inconsciente. L’arrivée sous les premiers arbres qui forment littéralement la « porte de la forêt » est une récompense et parfois même, une libération.
Au bas de cet espace domanial il y a la rumeur de la route, à peine perceptible. Le chant des oiseaux est bien présent, et parce qu’au moment où j’écris ces lignes nous sommes en période de chasse, quelques tirs résonnent.
Je retire mes tongs pour mettre mes pieds, mes racines, au contact de l’humus. J’ai un besoin viscéral de marcher pieds nus. Le nez baigné dans les odeurs, celles déjà présentes et celles qui se dégagent grâce à mes foulées.
J’enlace les troncs, je les frôle, j’aime la rugosité des écorces des arbres sous mes doigts.
Je m’enivre lorsqu’il y a du vent du bruissement dans les feuilles, des craquements des pins parasols lorsqu’ils se balancent, des branches qui s’entrechoquent… c’est le « chant des arbres ». Je fais ici un clin d’œil à une soeurcière qui m’a énormément inspirée et dont le nom du site est justement « le chant des arbres ». Si tu me lis, coucou Yaël.
Cette importance de la sensorialité est quelque chose qui se retrouve à travers mes œuvres de manière générale. Il m’a semblé important très tôt qu’il y ait à la fois l’œil, c’est-à-dire le regard, ce que l’on pose, mais également le fait de s’approcher et de pouvoir venir caresser littéralement les œuvres. Engager tout le corps dans le dialogue, avec cette approche telle que contée et sublimée par les troubadours de l’amour courtois.
Alors en salons et lors d’expositions collectives, cette proposition surprend parfois (souvent ^^) mes confrères et consœurs. Je la fais de manière spontanée et individuelle à certains adultes dont je perçois la sensibilité, et aux scolaires. J’aime leurs yeux brillants quand ils reçoivent cette autorisation ! Il y a quelque chose de transgressif dans cet acte. J’accompagne juste avec une petite phrase : « vous caressez du bout des doigts, ne grattez pas, juste posez les doigts et fermez les yeux puis laissez-les glisser ». Et de les interroger ensuite sur ce qu’ils ont ressenti en « regardant autrement ».
Le parcours des aspérités, de la matière permet de voir autrement, de percevoir (perce-voir), pour rentrer dans ce contact intime avec la matière. Et quand on est aussi proche de l’œuvre il y a encore une légère odeur d’essence de térébenthine qui peut se dégager des toiles. Avec un odorat un peu fin, elle est nette sans être agressive. Alors l’expérience devient vraiment différente. Elle se transforme d’un coup, ce qui est représenté se retrouve à l’arrière-plan et n’est plus un sujet… Pour le redevenir ensuite de nouveau.
Ce moment spécifique, ce retour olfactif au cœur de la forêt avec les éclats de minéraux qui défilent sous la pulpe des doigts rejoint exactement ce que j’ai, moi, envie de raconter. C’est la transcription la plus littérale que je puisse proposer de la façon dont je me raconte le monde, dont je le perçois, dont je l’accueille. De ces moments de silence, de ces cadeaux que je me fais à moi-même. Cette sensorialité affolante qui embrase tous mes sens.
L’issue de cette expérience consiste en un retour en moi-même, là où il n’y a plus rien que l’état d’être, ce même espace méditatif que décrivent certaines traditions spirituelles. Un calme, une joie simple, une confiance en ce « ici et maintenant » qui se répète à chaque battement de cœur, à chaque respiration.
Ce qui traverse le corps devient une ouverture des possibles. Une disponibilité à tous les ressentis. Cet état de finesse dans la connexion qui permet à d’autres choses, nichées à l’intérieur de moi, à l’intérieur de mes cellules et dont je n’ai pas conscience au quotidien d’émerger. Cet espace, cet état sont pour moi le secret de la création. Loin du mental, de ses projections, de ses envies. Sans me demander ce que je veux représenter, dire… Juste laisser l’intuition et l’instinct faire et s’en émerveiller.
Plus je parcours ce chemin, plus il est facile à retrouver et à connecter à tout moment. C’est un cadeau merveilleux que cette pause intentionnelle des stimuli extérieurs qui brouillent au quotidien cette perception et font que bien souvent je n’y prête pas attention.
M’offrir de tels espaces, c’est très exactement ce qui vient nourrir ma pratique, ce qui permet l’émergence de nouvelles créations. Ce sont des processus qui sont longs et que j’aime infiniment pour ce qu’ils permettent à la fois de déterrer, de mettre en lumière, de laisser se déployer. De ces moments complètement suspendus naissent des interrogations : Et maintenant que j’ai ce truc-là, j’en fais quoi ?
L’exercice devient alors de laisser le processus se dérouler jusqu’à son terme. Ensuite partir de cet état alchimisé pour raconter quelque chose au monde pour livrer, in fine, la façon dont j’ai parcouru le chemin. Ce qui n’a en réalité aucune importance.
Mais ce qui se livre sur la toile, ce qui a été accompagné et ce qui a été bien souvent challengé aussi par les déités qui m’accompagnent, ce qui peut m’avoir été révélé est là : dans chaque point, posé dans ces éclats de cristaux qui sont nés grâce à la destruction de pierres déjà jugées comme du rebut et qui viennent sublimer les choses.
C’est dans l’écoute subtile de ces mondes, c’est-à-dire ceux qui sont à l’intérieur de moi, qui répondent à ceux qui sont à l’extérieur et vice versa, que se passent peut-être les choses les plus importantes qui soient.
Et je crois que la restitution de j’en fais, in fine, touche celui ou celle qui expérimente un ou plusieurs des aspects transmutés. Les âmes reconnaissent « quelque chose ». Et engagent le dialogue avec l’œuvre et avec moi quand je suis présente. Elles peuvent chercher des confirmations sur leurs ressentis comme des explications à leurs émotions soudaines. Ces partages sont d’une richesse infinie. Ils dépassent complètement les règles établies en exposition, et sont bien souvent mon seul paiement. Ce qui, dans le tissage de la toile de ma vie, fait aussi sens. Je reviendrais sur la question des enjeux financiers dans la persistance des actes créatifs, mais ici ce n’est pas le propos. La richesse des témoignages, des partages et de certaines amitiés qui peuvent en naître est au-delà des questions d’ordre matériel. A toute facette son revers, aussi nombre de personnes ne sont pas sensibles à la question. C’est juste parce qu’à cet endroit-là il n’y a pas de résonance et que l’expérience qui est racontée ne fait pas sens : c’est parfaitement OK aussi. Je les remercie autant que les autres, car comme le résumait si bien Tonton David avec sa joyeuse philosophie : « chacun sa route, chacun son chemin ».
Et c’est parfait ainsi !
Hari Om
Aëlle

