
Nota bene : cet article est le cinquième d’une série. Lire le précédent : Rencontrer Chiron, le Passeur du Styx
Nos rêves : ces portes aux mille clés
Il y a plein de gens que j’aimerais citer car ils font un travail incroyable sur le sujet, avec des approches très différentes. Certains proposent l’art du rêve dans un accompagnement dans un voyage au tambour, d’autres des pratiques de créations inspirées de l’oniromancie. Toutes ont pour vecteur commun de proposer des espaces et des moyens qui permettent de se reconnecter avec l’intuition. Les aborigènes pratiquent également cet art depuis bien longtemps, comme de nombreuses autres cultures tribales à travers le monde. Et il est difficile de ne pas nommer Carl Gustav Jung, célèbre psychiatre qui s’est intéressé aux rêves comme aux symboles archétypaux (entre autres sujets).
Pourquoi évoquer cette pratique ? Parce que plus j’avance, plus je fais de liens avec les archétypes et les symboles. Et plus j’accepte d’en incarner certains, plus je me rends compte de l’équilibre qui se crée dans ma vie. Alors ces symboles se retrouvent, fort logiquement, dans mes œuvres.
Le rêve est un art. Cette voie s’appelle d’ailleurs l’art du rêve. Qu’il soit conscient, lucide ou nocturne (pendant le sommeil), il est un immense réservoir de libérations. C’est un espace-clé pour transcender des expériences. En vivre certaines en toute sécurité ou inversement, pouvoir prendre des risques inconsidérés en toute légèreté. Tout cela se manifeste très clairement dans mes œuvres : ce que je dépasse, ce que je questionne encore et ce que je vis et traverse.
Une pratique collective
La rêverie est une pratique courante et documentée chez bon nombre d’artistes. Flaubert en a témoigné, d’autres pratiquants en ont même fait leur crédo. Parmi eux Virgile Novarina ou Sophie Calle, dans l’idée de performances contemporaines interrogeant plus vastement le sommeil.
Quelle que soit son approche, le rêve intrigue, interpelle et peut devenir le catalyseur de transformations personnelles profondes.
Je reviens à la pratique individuelle et intime. Ce lieu dans lequel l’artiste vient questionner, se vivre, se projeter et tester des alternatives, qu’elles soient conscientes ou non. Cette démarche est dans tous les cas, volontaire. Elle lui permet d’aller vérifier des intuitions ou de créer l’espace pour qu’elles s’y déploient. Et tenter des mises en danger, qui peuvent paraître tout à fait bénignes mais parfois, selon les époques et le contexte, peuvent lui sauver la vie.
Je fais ici un clin d’œil à Cyrano de Bergerac. L’auteur va écrire des choses qui se produisent sur la Lune pour éviter de se faire couper la tête par le pouvoir en place. Il n’en sort pas moins une œuvre qui pour l’époque est une critique au Karcher de l’ordre établi et il le fait à ses risques et périls. Il est obligé d’aller positionner sa pseudo-fiction dans une forme d’onirisme fantasmé. Et ces formes d’éveil, au sens d’éveil de la conscience au réel, sont des manifestes d’importance.
Elles permettent de venir bousculer des questions de société. Et je place ici tous les auteurs ayant choisi de rédiger des uchronies, notamment. Je suis persuadée que ces espaces-là sont d’une préciosité sans nom. Et que l’artiste, à cet endroit, a un véritable rôle de psychopompe collectif, sociétal. Sa fonction et son rôle sont d’une importance capitale dans des sociétés qui font preuve de sanité.
L’artiste à la marge
Vouloir éloigner les artistes, les mettre au pli ou au ban tout comme les contenir dans des espaces de précarité sont autant de signes qu’une société refuse de se laisser questionner. C’est un des tournants majeurs actuels pour la condition de l’artiste (ici en France) : vouloir faire de lui un entrepreneur. L’art n’a pas toujours été une marchandise, loin de là. L’ambiance actuelle tend à vouloir effacer cette mémoire, qui relie l’artiste à l’écoute subtile et le place comme témoin de son époque tout autant que messager des dieux.
Quels espaces restent-ils au rêve, au déploiement des processus dès lors que le capitalisme et ses mécanismes avalent l’artiste et sa temporalité originale ? Certains en ont compris les rouages et les ont domptés (Salvador Dali comme Andy Warhol, pour ne citer qu’eux) et sont devenus éminemment critique vis-à-vis du système mais la majorité est restée stressée, financièrement éreintée et ses dons finissent par s’éteindre malgré eux, étouffés comme un feu sans oxygène. Elle est bien loin, cette liberté tant vantée qui colle à la peau de cet artiste un peu frivole, qui va le nez au vent et produit seulement quand la Muse se présente à lui.
« Beaucoup d’appelés, peu d’élus »
Cette tétanie n’est pas bon signe, loin de là. Les ventes de matériel, y compris de « loisirs créatifs » ne se sont jamais si bien portées ! Que l’on soit « professionnel » ou « amateur », dans tous les cas, la société ne se rend pas service quand elle positionne les artistes et âmes créatives dans cet état d’être.
Ces mécanismes sont connus et employés, notamment par les sociétés dictatoriales. Stigmatiser les voix dissidentes ou antagonistes ou les mettre sous coupe. L’artiste ne se vit pas ni ne se positionne forcément comme un intellectuel ou un rebelle. Mais cette image lui colle à la peau ! Il semble donc nécessaire de le maîtriser, d’une manière ou d’une autre.
Libre de ses heures, de ses mouvements, créatif et donc pouvant potentiellement devenir disruptif, il est à surveiller, à canaliser. Même quand il crée des œuvres drôles, amusantes ou « inutiles ». Je pense à Jean Tinguely bien sûr, pour ne citer que l’un des plus illustres. Et même ainsi, quand il crée des œuvres qui sont des grandes machines sans fonctionnalité établie, sans productivité réelle, il vient questionner très très fort une société entière et ce n’est pas rien ! Qu’il le fasse avec humour n’enlève rien à la force de ses œuvres, loin de là. Mais il n’a pas renversé de système pour autant… Juste apporté un regard éminemment critique et une poésie à nulle autre pareille.
L’artiste et sa culture
L’artiste baigne dans une culture autant qu’il se baigne dans ses rêves, aussi utopiques puissent-ils être !
Et entre nous artistes, nous discutons. Nous partageons autant nos réflexions que nos savoirs et outils. Internet a été un formidable moyen pour nous rassembler et générer des collectifs. Qui rêvent à leur tour de nouveaux espaces et créent des dimensions où parfois des mondes quasi parallèles prennent vie. Parce qu’in fine, les artistes font partie des créateurs du socle culturel contemporain.
Les mystères de nos échanges et nos ralliements seront l’objet du prochain article.
Quelques références sur l’art du rêve :
- Le couple Willem et Lucie Debein-Hartmann chamanisme et cycles et cercles de rêve
- Le musicien et musicothérapeute Alain Désir et ses tambours magiques
- L’art de rêver par Carlos Castaneda
- Les 13 Mères Originelles par Jamie Sams
Hari Om
Aëlle
