Nota bene : cet article est le sixième et dernier d’une série. Lire le précédent : La voie des rêves.
L’être social
L’artiste est bien souvent loin de l’image du grand solitaire introverti. Il est un être humain, sociable et aime les contacts et échanges. Pour autant, si les grands ateliers existent encore, ceux dans lesquels se côtoient différents corps de métiers en vue d’une production artistique conséquente, ce n’est pas la réalité que vivent la plupart des artistes actuels.
Énormément d’entre nous travaillent seuls dans leurs ateliers et se regroupent parfois pour échanger à l’occasion de diverses formes de rencontres. Que ce soit pour monter une exposition collective, un projet ponctuel ou en association pour mutualiser les ressources.
Ce que je trouve intéressant et très important, c’est toute la communication qu’il peut y avoir entre nous au-delà de ces modèles. En effet, cette transmission se fait parfois de manière très informelle. Elle nourrit des espaces, permet la construction de la pensée grâce à des discussions, parfois menées durant des mois ou des années, au fil des moments passés ensemble et au travers de correspondances nourries.
Cette manne déborde ensuite sur le monde. Et par porosité, contamine les débats sociaux. Je pense ici aux œuvres de Bansky, clairement accessibles sans qu’il n’y ai besoin d’une médiation. L’acte créatif sort de l’atelier, se montre au plus grand nombre en tant qu’aboutissement de la pensée. Ici, en interpellant les passants.
Une implication souvent invisibilisée
Tous les créatifs ne sont pas aussi médiatisés ni connus. En fait, la plupart sont des inconnus et ils peuvent être vos voisins. Dès qu’un artiste anime un atelier, il vient donner des outils et fait œuvre de salubrité sociale. Il est facile d’avoir un regard amusé, quelque peu condescendant sur le sujet, naviguant entre « Mamie s’ennuie et va apprendre à dessiner des chats » et « l’artiste ne vend pas assez donc il boucle ses fins de mois en donnant des cours ».
Il est pourtant intéressant de se rappeler qu’aujourd’hui, jusque dans les cellules familiales, le lien est tellement éclaté que dans bon nombre de foyers, les parents ne mangent même plus avec les enfants autour d’une table. Et quand cela arrive, combien le font encore sans écran ?
Les espaces de partages sont alors recréés à l’occasion d’ateliers créatifs parents-enfants ou intergénérationnels. Pas de filtre, juste la présence de qui nous sommes et un temps pour être à nouveau vraiment ensemble.
Les écrans
Dans tous les sens du terme. Ces fameuses « nouvelles nounous » qualifiées de « fenêtres sur le monde », viennent pomper du temps d’attention à tous les niveaux. Ils se sont glissés partout et sont désormais admis socialement. Leurs usages sont multiples et qui sort encore « sans son portable » aujourd’hui ? (Je ne parle même pas de ne pas en posséder un, aussi rudimentaire soit-il !)
En regard, combien de personnes se retrouvent à voir leurs enfants devenus adultes et à se dire : « mais je ne connais pas cet individu, en fait ! ».
Alors parfois le rôle de l’artiste tient dans le fait de momentanément retirer cet écran de nos vies. Il permet ainsi l’horizontalité et ramène de l’attention au sens positif du terme, dans ce qu’il permet de recréer du lien. Ces espaces sont d’une préciosité sans nom, les encourager, c’est permettre d’avoir un tissu social vivant. C’est d’avoir une transmission de savoir et le fait que ça soit quelque chose qui soit joyeux, positif et créatif. Et même si cela n’aboutit pas à une production « utile », ce moment est fondamental dans ce qu’il permet de construire le lien social.
Je n’irai pas plus loin dans les questions de liens sociaux et de leur importance, des sociologues en parlent très bien et leurs contenus sont souvent en accès libre.
Je souligne simplement qu’une société sans lien est une société où il n’y a plus de solidarité. Et là on a un petit problème parce que la solidarité c’est ce qui permet la résilience. Alors elle peut exister à titre individuel quand on a les savoirs, la santé et quand on a les bons outils sous la main. Mais de manière générale, le collectif est bien plus résilient que l’individu.
La fonction de la beauté
Je fais ici un petit focus sur la démarche volontaire d’individus qui sortent temporairement du collectif pour développer leur pensée sur ces sujets. Ils en reviennent avec de nouvelles pratiques, qui peuvent être testées à petite échelle. Et parfois déployées de manière bien plus large ensuite.
Et ce qui me frappe, à chaque fois que je me rends dans une communauté, c’est la place de la beauté. L’art redevient un pivot d’expression, une nécessité qui habille les lieux et amène de la joie. Le pratico-pratique s’embellit, et la créativité au sens large est valorisée. La notion de la productivité se retrouve pondérée par une recherche d’équilibre, de justesse entre « ce qui doit être fait » et « comment cela est mis en œuvre ».
L’apport de l’individu le dépasse immédiatement. Et la joie se diffuse !
Dans la mutation qui est observable aujourd’hui les artistes sont rappelés dans les entreprises. Ils retrouvent une place à travers leurs pratiques, leur façon bien à eux de « penser hors des clous » (le « think out the box ») pour offrir un vent de fraîcheur et leur plasticité là où normes et procédures finissent par étouffer l’individu.
Mettre une œuvre dans un espace change immédiatement le lieu. Je ne parlerai pas ici de vibrations et autres considérations très New Age mais bien de la perception immédiate de l’individu. Qu’il aime ou pas, qu’il adhère ou non au propos, « quelque chose » se passe. Parfois même à son insu.
Alors l’artiste fait comme un pied de nez, lui qui est à la fois un pied « hors du système » avec son fonctionnement particulier, et l’autre ancré dans sa posture d’entrepreneur. Car oui, il a bien fallu produire, deviser et vendre la création. Et cela peut nous conduire à parler d’exonérations fiscales, par exemple… Scoop : nous déclarons aussi nos impôts et sommes affiliés à l’URSSAF, comme le reste des entrepreneurs en France. Mais nous parlons peu de ces aspects, qui sont bien loin du glamour des pinceaux et des pigments ^^
L’artiste, ce fou du Roi ?
Entre jongleries temporelles, administratives et financières, la figure incarnée et authentique de l’artiste a un petit côté Arlequin. Clin d’œil personnel au nom d’une galerie urbaine d’un quartier sensible dans laquelle j’ai grandi, ce personnage incarne bien des facettes de cet archétype. Y compris celle du critique facétieux et relativement intouchable d’une société dans laquelle il vit. Quant à savoir s’il parvient encore à se faire entendre de ses dirigeants, c’est là une vaste question… Mais peut-être que son rôle, à l’heure de la mondialisation et d’Internet, s’est déplacé pour aller se situer vers un collectif plus conscient de lui-même et voué à retrouver sa propre souveraineté ?
Qui sait ? 😉
En conclusion, je ne trancherai évidemment pas. Une lecture-promenade dans cette série d’articles illustre bien que les pratiques sont variées et tout à fait personnelles. Pour autant, je salue celles et ceux qui parcourent ce chemin et se reconnaissent dans les fonctions du psychopompe.
Extraire des éléments signifiants dans l’écoute pour qu’ils servent de drain à des problématiques et participent de la création de nouvelles façons d’être est quelque chose de tout à fait salutaire et d’indispensable. Et dans l’idéal, qui devrait être encouragé et soutenu car ces personnes sont des bénédictions pour nos sociétés et à ce titre leur fonction devrait être valorisée. Et les procédures pour y parvenir, simplifiées ! Ce qui, à l’heure du vaste contrôle social qui se met en place, devrait ne plus être si compliqué…
Hari Om
Aëlle
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