Je peins l’amour que je porte au Monde,
les couleurs sont l’expression de ma joie.

"Les racines du labyrinthe", dessin mêlant lignes claires et pointillisme par Aëlle. Encre de Chine sur papier, 2017

Point point, mon point !

Cet article fait suite à la narration de l’apparition des points dans mon langage artistique. Il est à lire ici.

Le point, ce vaste sujet

En tant que symbole, le point a déjà été largement traité dans l’histoire de l’art, et il n’est pas question ici d’en faire une revue. C’est en tant qu’utilisatrice concernée que je vais m’exprimer.

La façon dont je relis le point dans mes productions est celle de l’extrême simplicité. Il est pour moi la synthèse d’un tout. En multipliant les points je rentre dans un processus de méditation profonde. A mes amis autistes je pourrais formuler l’expérience ainsi : c’est le moment où je me réassocie entièrement.
La répétition du geste induit une modification de mon état de conscience et me ramène à l’instant présent. Quand j’ai commencé à les produire je n’avais pas encore fait ma première retraite Vipassana mais les effets étaient déjà bien là et identifiés. La pratique issue de l’enseignement m’a permis par la suite d’aller plus en profondeur et en finesse dans mes ressentis.

Un symbole qui respire

Ce symbole « tout simple », qui pourtant contient déjà tout en lui, s’est inscrit de manière logique dans mon langage artistique. Dans la conscience de sa signification et de ce qu’elle induit dans ses représentations.

Un point peut résumer l’intégralité des mondes : un seul point contient en lui à la fois le départ et l’arrivée. Ce petit rond, tout simple, tout plat est un univers. Il le contient dans son intention, dans sa manifestation et dans son achèvement. Il est tout à la fois l’inspiration et l’expiration, l’alpha et l’oméga.

Il parle de temporalité donc, à la fois en lui-même, dans sa réalisation. Mais aussi dans le temps de l’artiste qui le multiplie jusqu’à ce que l’œil ne parvienne plus à les compter. Dans l’abandon de la perception induite lors de leur dessin. La multiplicité, jusqu’à l’absurde. La posture, alliée à la vitesse d’exécution qui peut amener le corps au lâcher-prise comme à des états de souffrance. Les pensées, qui peuvent circuler aisément comme se mettre elles-mêmes à tourner en rond.
Paradoxes et révélations.

Cette exploration est un chemin en soi.

L’opposition à la linéarité

Le point n’est pas une ligne tracée d’un seul geste, qui peut générer une figure de façon rapide et aboutie. C’est même tout l’inverse. Les points demandent une construction. J’aime d’ailleurs beaucoup l’idée d’un sujet visualisé en amont (et donc construit) qui va gagner en autonomie et liberté au fil de sa réalisation, jusqu’à parfois prendre sa liberté et s’ouvrir à tout autre chose. Le hasard de la distribution des points qui vient, in fine, révéler autre chose et dégager une intention cachée, ou toute neuve, en tout cas loin d’être attendue ! Et qui peut être révélatrice d’autres motifs, de nuances et d’itérations aléatoires qui n’en sont en fait pas. C’est juste l’espace nécessaire pour que mes profondeurs puissent se dévoiler.

Parfois mes dessins sont figuratifs, d’autres fois ils sont plus abstraits. Et dans l’acceptation de laisser l’intuition aux manettes, naissent des motifs, des formes et des significations surprenants.

Pas à pas, point par point

Mon premier dessin, celui de la reprise avec Inktober, est figuratif. J’ai dessiné une pipe qui était posée devant moi, tout simplement.

Dessin à la ligne claire et pointilliste en noir et blanc intitulé "Pipe" par Aëlle, Encre de Chine sur papier, 2017
Les points de départ. 2017

Si le clin d’œil à Magritte est évident, j’ai continué mon inventaire à la Prévert avec une théière… et mes ombres ont refait surface dès le troisième jour. Une Yoni-serpent (qui est aujourd’hui la base d’un projet en cours), un couple de dos qui retranscrit littéralement l’emprise physique et psychologique… et retour à la poésie avec une tasse griffonnée sur une aire d’autoroute, le portrait de ma grand-mère et moi, celui d’un ami qui me manque, et la foudre. Un éclair qui fixe autant qu’il fige les points… et les bulles.

Avec le recul je vois combien les processus ont été rapides à émerger mais je peux aussi affirmer qu’ils sont encore à l’œuvre et la lecture que j’en ai continue d’évoluer. Raison pour laquelle je ne montre pas ces dessins encore aujourd’hui.

Le point, seuil de l’intime

Une fois ces éléments en place, ils ont entamé leur travail en arrière-plan et d’autres univers ont pu apparaître. Le canal était non seulement ouvert, mais suffisamment stable. Je touche ici à l’importance de la régularité. D’autres en ont témoigné, et pour ne citer que l’un des plus célèbres : « La peinture est une façon de tenir un journal » et « L’inspiration existe, mais elle doit vous trouver en train de travailler » (Pablo Picasso).

Mes journaux sont plus axés sur le dessin, dont l’exécution est moins contraignante en termes d’installation. C’est une routine quotidienne de prendre un temps (non minuté) et de laisser couler. J’empile les carnets et je les parcours parfois, m’ébahis de motifs récurrents autant que je m’amuse de ce qu’ils sont à la fois jalons et brouillons pour mes tableaux.

Je ne suis pas certaine d’avoir assez d’une vie pour mettre en peinture ne serait-ce que la moitié de ce qu’ils contiennent. Mais cela m’importe peu, en cela que je considère les deux disciplines égales.

Continuité

Je suis donc partie du point. Et je continue, dans un processus différent selon que je dessine ou que je peigne. Le point, en ce qu’il est entrée et sortie de toute chose, a demandé une formalisation dans son intention.
Elle s’est structurée tout naturellement en avançant dans mes pratiques. La rencontre avec les Yantras a été une clé. Le point ici est le Bindu, celui qui posé au centre répond à celui du Om en ce qu’il le figure (entre autres sujets, car ce point-là est éminemment polysémique et plus j’avance, moins j’en sais tant il y a à découvrir en l’expérimentant !).

Cette immense signification crée une arborescence, avec ces ping-pongs, ces grandes inflorescences qui se déploient telles des fractales pour ensuite se relier entre elles et faire naître de nouveaux motifs, engendrant des compréhensions nouvelles… Et s’éteignant tout naturellement lorsque le souffle se calme et que le mental revient à sa juste place.

Émerveillement et naïveté

En tant que personne autiste je porte un regard candide sur le monde.
Je pose cette réalité pour ce qu’elle est : un cadeau incroyable.

Ma spontanéité fait que mes créations peuvent paraître parfois très naïves. Et cela me convient parfaitement : les contacter depuis cet espace est peut-être la meilleure façon de les lire. Accepter de s’abandonner dedans, de laisser ses sens s’exprimer peut permettre d’entrer dans leur champ et qu’il se passe vraiment « quelque chose » dans le corps du spectateur.
Regarder mes œuvres depuis sa tête (son mental analytique) est une erreur.

Accepter de laisser un fil se dérouler, de le suivre alors qu’il ne semble avoir ni queue ni tête est une clé de lecture fondamentale pour que la magie opère. C’est quelque chose de très beau que de remonter ce fil de cette manière-là. Laisser les concepts de côté et juste, voyager, se laisser emporter.

Parce que je pars de quelque chose de vraiment simple : un point. Puis d’autres viennent s’ajouter, s’empiler et ces couches multiples peuvent être retraversées en sens inverse à tout moment. Pour revenir à une simplicité extrême. Un peu comme une invitation à revenir à un point nodal. Et se placer dans un espace fondamental par la même occasion.

Alors quand je trace un Yantra, je commence par placer une croix au centre de mon tableau. Et c’est seulement une fois la figure entièrement tracée que je vais dessiner le point central. Il est ainsi le point de démarrage à l’intersection de la croix et se transfigure en clôture une fois tout le reste achevé. C’est la dernière marque que je pose (avant que n’arrivent les glyphes et bulles qui souhaitent venir cohabiter). Il vient terminer une étape en signifiant que le Yantra dans son tracé est solidifié. C’est donc la dernière marque que je pose, telle un rituel.

Cette manière de faire m’est personnelle. N’ayant pas reçu de transmission d’un Maître, je suis mon instinct et bâtis mes propres rituels.

Telle une cuisinière aventureuse, ou un chimiste des temps anciens… (la suite dans un troisième article).


Hari Om
Aëlle