Le Songe d’Yggdrasil est arrivé après Le Gouvernail Intérieur. Je n’attendais pas le retour de Kali si tôt ! (C’est le Yantra de l’un de ses avatars, Bhairavi, qui est représenté.)
Elle est venue réenraciner en moi des certitudes, des éléments auxquels j’avais réfléchi sans avoir vraiment arbitré pour autant : ma pensée était encore fragile. C’est comme si cette déesse avait fermement tout planté, d’un geste précis.
C’est sûrement pour cela que j’ai eu besoin de travailler la terre. Ici sous une forme très symbolique, mais aussi très organique. J’ai eu la sensation de créer mon propre terreau, après avoir retourné le sol. Ainsi cette toile contient une forme d’étrangeté pour moi, à cause de sa gamme de teintes qui me sont difficiles à manier.
Bon, en même temps si je restais dans ma zone de confort cela se saurait ! Et quand j’essaye (je suis têtue) je me prends une supervision divine d’envergure avec le coup de pied d’encouragement qui va bien histoire de me remettre en selle…
J’ai donc relevé le défi, avec l’envie de mettre de la lumière pour illustrer une terre chaude, qui soit souple, joyeuse et accueillante. A l’opposé des fissures dues à l’aridité. Je voulais que la fertilité soit évidente, alors je me suis inspirée des veines argileuses qui marbrent les environs de mon domicile. Certaines sont chatoyantes, elles peuvent être très vives et trancher par leur contraste dans le paysage. J’aime cet aspect visuel très marqué.
Pour évoquer la fertilité, j’avais envie d’une terre un peu aérienne, tactile, qui appelle à être prise à pleines mains. Aussi j’ai joué avec la peinture comme si j’avais posé des pâtés de boue sur la toile. D’autres matières sont venues s’ajouter spontanément. Mes tests ont lieu en direct sur la toile, je ne fais pas d’essais à côté. J’aime ce sentiment brut, cette prise de risques et ce ressenti tripal (mot que j’ai rencontré pour la première fois sous la plume d’Alexandre Durain et qui exprime exactement ce qui se déroule sur le moment).
En quelques sortes, j’ai joué avec le feu. Et j’aime beaucoup cette manière d’expérimenter, qui m’a très naturellement conduite à ajouter un mélange de cendres. Cet apport supplémentaire est venu poser la vibration d’un aspect nourricier, à l’image des paysans qui utilisent les cendres pour leur apport en potasse. La fertilisation donc, liée évidemment à la spiritualité puisqu’il s’agit des cendres des encens que je brûle quand je peins. C’est une empreinte physique de ma dévotion, au-delà encore des motifs.
Ce recyclage suit la même logique que celle des cristaux et pierres fines que j’utilise dans mes vernis. Ne rien (re)jeter, mais bien : tout intégrer.
Ce geste a permis l’émergence de teintes assez surprenantes, et qui fonctionnent très bien, à ma grande surprise. Les couleurs se sont harmonisées avec simplicité. Le rendu, inattendu, était vraiment intéressant.
Je ne sais pas s’il est vraiment possible de parler de mise en danger dans l’exécution de cette œuvre, ou alors il faudrait élargir cet état à la plupart de mes toiles parce que ce processus se répète quasi systématiquement.
La recherche est un de mes moteurs, qui est particulièrement visible dans la série (en cours) des Yantras. Je teste des effets de matières, des viscosités de vernis… Et je m’émerveille du prisme de la lumière, de la réponse des matériaux au fil des heures et des variations de la luminosité. Parfois jusqu’à prendre le pas sur la représentation tant la granulosité peut être présente !
La place de la lumière
Les éclairages, les lieux où sont exposées les toiles jouent énormément. Pour ce Yantra j’avais envie que la lumière jaillisse. Le marron peut vite être terne, absorber la lumière. Or je la voulais jaillissante, et pour cela c’est l’or qui est venu rehausser la terre. Et créer le lien Terre-Ciel.
L’or, ce minerai ici symbole de préciosité.
Le Yantra ici ce sont 9 triangles et un cercle. J’ai omis le cadre et ses portes pour garder seulement la forme initiale. Ainsi le Yantra est esquissé, tout à la fois présent avec ce rouge-sang violent qui borde les pétales du lotus et qui s’efface à la fois en se fondant, en s’imprégnant de la terre. Comme s’il se déposait lui aussi en terre.
Cette idée de fantôme, d’évanescence, m’a demandé de revenir au glacis. Je n’utilise pas beaucoup cette technique mais ici elle faisait sens.
Le figuratif est lui aussi venu s’installer, avec l’évocation de l’arbre. C’est plus une allusion qu’une représentation stricte. L’esquisse propose… Elle a quelque chose d’élégant (sur le moment, je comprendrai sa force lorsque le nom de la toile me sera donné). Cet arbre n’est pas exactement terrestre, même s’il répond à certains codes. Ce sont ses feuilles qui le racontent. Elles sont glyphes-bulles, se déploient largement au-delà de ce que pourrait être sa frondaison. Elles sont légères et douces et contrastent avec le reste des motifs.
C’est intriguant car les bulles sont des motifs très présents dans mes dessins, et c’est leur vraie première incursion ici. Avec un sens nouveau, comme si elles étaient des sons enfermés dans des bulles de gaz… Pour moi, dans mon ressenti, ce sont donc bien des glyphes mais existant dans une réalité qui se manifeste de cette manière-là. Chacune d’entre elles « chante » un phonème ou une modulation particulière.
J’ai également l’intuition d’un langage très universel, chargé de symboles. Le fait de les agglomérer, de les répéter et de les faire déborder sur les côtés de la toile amène ce côté foisonnant. D’autant qu’elles sont si nombreuses qu’il est fastidieux de les compter. Je les ai dessinées une à une, évidemment. Et cette réitération m’a apporté un grand calme intérieur. Chaque trait réalisé en conscience conduit à un espace méditatif. C’est ce lâcher-prise qui permet un résultat aussi organique : ne pas chercher à produire quelque chose mais bien « laisser être ».
Et cet espace est vraiment très important pour moi.
Le chevauchement des dimensions
Dans cette œuvre il y a quelque chose de « dimensionnel » au sens où plein d’espaces se côtoient et/ou se superposent.
Je reconnais cette vibration particulière comme celle de Bhairavi. J’ai eu du mal à l’appréhender quand elle s’est présentée à moi. Je suis allée voir sa symbolique, ses représentations traditionnelles et leurs significations. Il m’a fallu les digérer et accepter de ne pas rentrer dans le jeu de les reprendre. Pour mieux revenir à mes ressentis, ma compréhension intuitive de cette déesse. Le fameux aspect tripal, qui m’a permis de retrouver le fil à dérouler, le mien, celui qui part de mon expérience, mon vécu dans la création. Et, in fine, de recevoir les enseignements.
C’est depuis cette écoute profonde, personnelle et intime que j’apprends. Et une fois que mes ressentis physiques, corporels et subtils se sont déposés alors je peux aller voir ce que cela a provoqué et le transcrire en mots.
Ici, ma curiosité a induit un retard. Le mental voulait être nourri d’abord pour pouvoir décider de comment réaliser la toile. Mais ce n’est pas ainsi que je crée (en tout cas pas des choses intéressantes au sens de signifiantes, et pas « bankables only »). Donc j’ai bégayé, de longs mois se sont écoulés entre la réception du Mantra, la compréhension du Yantra au travers de son exploration et le scellement des énergies avec la dernière couche de vernis. Et cette étape a été intéressante à vivre, raison pour laquelle je la souligne.
Enfin, lors de la révélation du titre, le mental est revenu en force avec tout un tas de trucs à raconter. Je l’ai laissé faire un moment, puis je me suis centrée et j’ai laissé venir le vrai. Le Songe d’Yggdrasil. Ce fut une belle révélation que de comprendre l’écho avec la peau de mon tambour. Car qui dit tambour dit transe ou rêve lucide.
Quoi de plus logique avec l’arbre et son allusion à la mythologie nordique ? Aucune évidence de prime abord avec les triangles de Bhairavi et pourtant… Accepter de ne pas savoir est ici-même une clé. Le temps est un allié, je ne cesse de découvrir des sens cachés, des évidences dans mes œuvres au fil des mois qui passent. Et anecdote amusante, parfois j’ai une fulgurance… que je m’empresse d’oublier ! Là aussi, c’est une partie désormais évidente de mes processus.
J’ai donc été amusée à l’idée d’un grand rassemblement des mythologies (coucou Neil Gaiman et Terry Pratchett). Odin est donc présent lui aussi en filigrane, et mon imaginaire a été séduit par l’idée d’un récit dans lequel Bhairavi se promènerait joyeusement avec sa tête de bonhomme fraîchement décapité histoire d’aller taper la causette avec un dieu pendu tête-bêche (amis du Tarot et autres alchimistes : coucou ici aussi !) histoire de voir où est-ce qu’il en est en ce moment avec ses blessures.
Hasard ou réelle connexion ? Je n’en ai aucune idée, mais le fil conducteur du sang est une évidence.
Pour conclure je remercie infiniment les premières personnes qui l’ont vue dans mon atelier et m’ont partagé leurs ressentis. Fort et doux à la fois, ce tableau éclipse littéralement tous les autres quand je le mets à leurs côtés. Sa présence est puissante, quand bien même ce n’est pas le plus grand ni le plus contrasté. Mais son magnétisme est incontestable.
Hari Om
Aëlle

